Quand on reprend le judo après 40 ans, les ukemi (les chutes) sont la première chose à retravailler, avant les techniques, avant le randori, avant tout le reste.
La bonne nouvelle, c’est que la mémoire musculaire revient vite pour ceux qui ont déjà pratiqué.
La moins bonne, c’est qu’à cet âge, on ne peut plus se contenter de chuter comme à 14 ans : le corps est plus lourd, moins souple, et l’appréhension qui n’existait pas enfant s’installe facilement.
Dans cet article, on va voir pourquoi les chutes sont la priorité absolue à la reprise, pourquoi elles font peur après 40 ans, une méthode progressive pour réapprendre sereinement (du travail au sol jusqu’à la chute debout), et les règles techniques qui font vraiment la différence.
En bref dans cet article:
Je me souviens assez bien de ma première séance de reprise, et surtout du moment où le sensei a annoncé les ukemi.
Petite appréhension, j’ai laissé passer les judokas en judogi devant moi, parce qu’à vrai dire je ne me souvenais plus vraiment du nom de chacune des chutes.
À mon époque, c’était un par un, en file indienne, pour que le sensei puisse contrôler et corriger.
Aujourd’hui, dans un cours adulte, c’est plus chacun fait comme il peut. On se place sur le bord du tatami, et on traverse le dojo en chutant tous en même temps. Moins de spotlight, ce qui arrange bien quand on a 20 ou 30 ans d’interruption derrière soi.
Pour ma part, la chute avant a été une vraie révélation.
Un déjà-vu incroyable avec l’amortissement de la main qui revient tout seul, la fluidité pas encore totalement là, mais la mémoire musculaire, elle, à fond. Et c’est exactement ce qui ressort quand j’échange avec les autres 40+ du club : les chutes, c’est à la fois ce qu’on redoute le plus à la reprise, et ce qui revient finalement le plus vite.
Les chutes passent avant tout le reste
Sans chute, il n’y a pas de judo.
C’est pour ça que les ukemi sont la première chose qu’on apprend au judo, dès le plus jeune âge, avant même de penser aux projections. Et à la reprise, même logique : c’est par là qu’il faut recommencer, avant de retravailler ses seoi-nage ou de se lancer dans des randoris.
En discutant avec les membres de mon club qui sont dans la quarantaine, c’est d’ailleurs le challenge central que tout le monde évoque.
Quelqu’un qui sait chuter, c’est quelqu’un qui est à l’aise partout ailleurs:
- Sur les techniques, parce qu’on peut les pratiquer jusqu’au bout sans crisper son partenaire.
- En randori, parce qu’on ne passe pas son combat à craindre la projection.
Mal chuter ou éviter de chuter, c’est se limiter ensuite sur tout le reste.
À 40+, il y a en plus un facteur physique qu’on ne peut pas ignorer.
La plupart des reprenants, moi le premier, sont plus lourds qu’à l’adolescence et ont perdu en souplesse. L’impact au sol n’est plus le même, la tolérance à une mauvaise chute non plus.
Un geste mal exécuté qui était automatique à 15 ans peut se traduire par une épaule douloureuse pendant deux semaines à 44.
Les ukemi sont la fondation. C’est sur elles que reposent les techniques, les randoris et tout le reste de la pratique.
Pourquoi la peur s’installe à cet âge
Passé un certain âge, l’appréhension prend place, et parfois la peur avec.
Ce n’est pas vraiment le cas quand on apprend jeune. À mon époque, on apprenait à chuter à chaque entraînement, ça faisait partie intégrante de l’échauffement, un nombre incalculable de chutes dans toutes sortes de situations.
Personne ne se posait la question de savoir si c’était dangereux, on le faisait, point.
À 40+, le raisonnement est inversé.
On a passé 20 ou 30 ans à éviter les chutes dans la vraie vie (escalier, verglas, vélo).
Le cerveau a intégré que tomber, c’est un problème.
Et quand on arrive sur un tatami et qu’on nous demande de se laisser tomber volontairement, ça crée un conflit interne qui n’existait pas enfant.
Le vrai risque, c’est que la peur pousse à résister. Et si on résiste à une projection bien engagée, c’est là qu’on se blesse.
Une chute acceptée et amortie, c’est au pire une contusion. Une chute refusée, contre laquelle on se crispe, peut aller jusqu’à l’épaule démise ou l’entorse sérieuse.
Le corps qui résiste encaisse l’énergie, le corps qui chute la disperse.
La bonne nouvelle pour les reprenants, c’est que la mémoire musculaire est une ressource sous-estimée. Les automatismes reviennent plus vite qu’on ne le pense pour ceux qui ont déjà pratiqué.
Ce n’est pas de zéro qu’on repart, même après 27 ans.
Pour aller plus loin sur l’origine de cette peur, ses mécanismes et comment la désamorcer étape par étape, je détaille tout ça dans l’article dédié : pourquoi la chute fait peur après 40 ans (et comment la dépasser).
La méthode pour réapprendre à chuter étape par étape
Pour ceux qui ont une vraie appréhension, il existe une progression simple qui enlève le paramètre « hauteur » dans un premier temps. L’idée, c’est de partir du plus bas, là où le risque perçu est minimal, et de monter progressivement au fur et à mesure que les automatismes reviennent.
La première étape se fait à genoux sur le tatami.
On travaille la chute avant droite et gauche (Mae-mawari-ukemi) , et les chutes latérales (Yoko-ukemi). Dans cette position, il n’y a plus d’appréhension liée à la hauteur, et on peut enchaîner les répétitions sans fatigue ni stress.
L’objectif, c’est de réactiver le geste d’amortissement de la main.
Pas spectaculaire, mais terriblement efficace pour reconstruire le réflexe.
La deuxième étape se fait en position accroupie.
On reprend les mêmes chutes qu’à genoux, et on ajoute la chute arrière (Ushiro-ukemi) qu’on ne pouvait pas vraiment travailler avant.
La hauteur augmente un peu, l’impact aussi, mais on reste dans une zone très gérable.
C’est à ce moment qu’on commence à retrouver la sensation de « vraie » chute.
La troisième étape, c’est la chute debout.
À ce stade, le corps a déjà réintégré le geste d’amortissement, donc la hauteur supplémentaire n’est plus un problème majeur.
On finalise les automatismes, et on peut ensuite enchaîner sur des ukemi en déplacement, puis sur des chutes issues de vraies projections.
Il n’y a pas de timing strict pour passer d’une étape à l’autre.
Pour certains, une séance suffit, pour d’autres plusieurs semaines.
Ce qui compte, c’est de ne monter d’un cran que quand on se sent vraiment à l’aise, pas quand on a l’impression qu’il « faut » avancer.

Pour aller plus loin sur la méthode (travail côté droit/côté gauche, exercices spécifiques à chaque étape, signaux pour savoir quand passer à la suivante), je détaille tout dans l’article dédié : réapprendre à chuter étape par étape : la méthode genoux, accroupi, debout.
Les deux règles pour chuter sans se blesser
La progression étape par étape, c’est le cadre.
Mais il y a deux règles techniques qu’il faut respecter dès la première chute à genoux et qui ne changent plus jamais ensuite, peu importe le niveau.
Les rater, c’est prendre le risque de se faire mal même en travaillant correctement le reste.
La première règle, c’est d’amortir avec la main.
Le principe, c’est de disperser l’énergie de l’impact dans la main et le bras plutôt que de la laisser traverser tout le corps.
Concrètement, la main doit taper le tatami fermement avant que le reste du corps ne touche le sol.
Pour la chute latérale, c’est la main du côté de la chute qui frappe. Pour la chute avant, c’est la main opposée au côté de la roulade.
Pour la chute arrière, ce sont les deux mains qui tapent en même temps, de chaque côté du corps.
Un claquement net, pas mou, c’est là que se joue la différence entre une chute amortie et une chute qui fait mal.
La deuxième règle, tout aussi importante et largement plus sous-estimée : le menton rentré.
L’idée, c’est d’éviter que la tête ne vienne heurter le sol au moment de l’impact, surtout sur les chutes arrière.
Rentrer le menton vers la poitrine permet de garder la nuque en légère flexion et de maintenir la tête à quelques centimètres du tatami.
Sans ce réflexe, la tête peut partir en arrière et cogner le sol, ce qui peut aller des migraines aux tensions cervicales, voire pire sur une chute brutale.
Ces deux règles ne sont pas négociables.
Le reste (fluidité, vitesse, beauté du geste) vient avec le temps et la pratique. Sans ces deux fondamentaux, il n’y a pas de chute sûre.
Les deux règles s’appliquent ensemble, dès la première chute.
Pour aller plus loin sur ces deux règles (biomécanique, erreurs fréquentes à la reprise, cas particuliers comme le côté faible ou la projection où on tient le judogi), on décortique tout ça dans les 2 règles techniques pour chuter sans se blesser.
S’échauffer avant de chuter
Un point qui devient plus critique à 40+ qu’à 15 ans : l’échauffement.
Le corps froid ne pardonne pas les impacts, et une chute sur un muscle ou une articulation mal préparés, c’est le risque de blessure qu’on pouvait se permettre d’ignorer plus jeune.
L’échauffement pour les ukemi se joue sur deux volets:
D’abord la mise en route cardiovasculaire et musculaire (trottinement, pas chassés, quelques sauts de grenouille) pour monter la température du corps et activer les articulations.
Ensuite des étirements actifs ciblés sur les zones qui vont encaisser : épaules, biceps et triceps, cervicales, psoas, hanches. Ces zones ne sont pas au hasard, ce sont elles qui travaillent dès la première chute, et un psoas raide sur une chute arrière, c’est une tension qui se propage dans le dos.
Autre point à garder en tête : mieux vaut travailler les chutes en début de séance plutôt qu’en fin.
La qualité technique se dégrade avec la fatigue, et c’est précisément quand on est fatigué qu’on peut faire une chute moche parce qu’on n’a plus l’énergie pour amortir proprement.
Pour aller plus loin sur l’échauffement spécifique ukemi (routine détaillée de 10 minutes, exercices précis pour chaque zone, quand étirer vs quand activer), je détaille tout dans l’article dédié : échauffement ukemi : comment préparer son corps à chuter après 40 ans.
En randori, accepter la chute plutôt que la subir
Il y a un point contre-intuitif que j’ai dû réapprendre à 40+ : en randori, il faut parfois favoriser la chute plutôt que de résister à tout prix.
Le réflexe naturel quand on sent qu’on part, c’est de se crisper, de tendre les bras, de poser un pied pour bloquer la projection.
Sauf qu’à notre âge, ce calcul est rarement le bon.
Quand on résiste à une projection bien engagée, le corps encaisse l’énergie de plein fouet au lieu de la disperser dans une chute propre.
L’épaule qu’on tend pour bloquer, c’est l’épaule qui va prendre la torsion.
Le bras qu’on raidit, c’est celui qui peut se retrouver en hyper-extension.
Et la chute finit par arriver quand même, mais plus moche.
Au final, il n’y a pas grand-chose à gagner en résistant, et beaucoup à perdre.
Surtout en entraînement, où personne ne compte vraiment les points.
Le ippon qu’on « sauve » en se crispant n’a aucune valeur au-delà de quelques secondes de satisfaction d’ego.
En revanche, l’entorse qu’on peut se prendre dure plusieurs semaines.
Ça ne veut pas dire qu’il faut tomber à la moindre sollicitation. Le judo reste un sport où on défend, où on se déplace, où on casse les déséquilibres.
Mais quand la projection est engagée, quand le point de non-retour est passé, il vaut mieux accepter de chuter proprement que de se crisper.
Pour aller plus loin sur ce changement de logiciel mental (la mécanique de la blessure quand on résiste, quand accepter, comment un uke qui sait chuter change la dynamique avec ses partenaires), je détaille tout dans l’article dédié : randori après 40 ans : pourquoi il faut accepter la chute plutôt que résister.
Reprendre confiance dans les chutes, étape par étape
Les ukemi ne sont pas un passage obligé qu’on bâcle pour passer aux « vraies » techniques.
C’est la base sur laquelle tout le reste repose. Sans chutes maîtrisées, les randoris sont tendus, les techniques limitées, et le risque de blessure monte.
Avec des chutes solides, tout devient possible, y compris progresser à son rythme après 40 ans.
Pour ma part, il m’a fallu plusieurs séances pour que les automatismes reviennent vraiment.
Quelques semaines de travail sur chaque type de chute, et les sensations réflexes sont revenues sans que j’aie besoin de me poser la question.
À partir de là, les randoris deviennent plus fluides, l’apprentissage des techniques aussi, et la confiance sur le tatami change complètement.
Et si l’appréhension est vraiment forte au départ, il n’y a pas de honte à en parler à son sensei.
Dans la plupart des clubs adultes, les 40+ sont largement majoritaires dans le cours, et personne ne s’étonne qu’un reprenant passe un peu plus de temps sur les chutes que sur le reste.
Pour aller plus loin
- Pourquoi la chute fait peur après 40 ans (et comment la dépasser) – l’angle mindset et psychologique
- Réapprendre à chuter étape par étape : la méthode genoux, accroupi, debout – le guide pratique de la progression
- Les 2 règles techniques pour chuter sans se blesser au judo – la mécanique de l’amortissement
- Échauffement ukemi : comment préparer son corps à chuter après 40 ans – la routine qui réduit le risque de blessure
- Randori après 40 ans : pourquoi il faut accepter la chute plutôt que résister – le changement de logiciel mental

Judoka formé dans les années 90 au Judo Club Arlésien, j’ai repris le judo à 43 ans après 27 ans d’arrêt.
Aujourd’hui ceinture bleue, je m’entraîne régulièrement avec un objectif clair : la ceinture noire avant 50 ans.
Je ne suis ni sensei ni coach, juste un reprenant qui partage ce qu’il apprend en chemin.
RestartJudo, c’est tout ce que j’aurais aimé trouver quand j’ai remis les pieds sur le tatami.