Il y a un truc que j’ai dû réapprendre à la reprise et que je n’avais pas vu venir : en randori, il faut parfois favoriser la chute plutôt que résister à tout prix.
En bref dans cet article:
C’est contre-intuitif, surtout quand on a un passé de compétiteur ou simplement une fierté de pratiquant qui n’a jamais aimé prendre ippon.
Le réflexe naturel, quand tu sens que tu pars, c’est de te crisper, tendre les bras, poser un pied pour bloquer la projection.
Tu te dis que tu vas t’en sortir.
Sauf qu’à notre âge, ce calcul est rarement le bon, et le prix de l’erreur n’est plus le même.
Pourquoi tu résistes (et pourquoi c’est inscrit dans ton corps)
Ce réflexe de blocage, tu ne l’as pas inventé. Il a été conditionné pendant des années, par des centaines d’heures de tatami où l’objectif était précisément de ne pas tomber sur le dos.
Si tu as fait de la compétition jeune, c’est encore plus marqué (chaque randori, chaque shiai, c’était la même logique : résister, esquiver, se rétablir).
Le corps a appris ça avant même que la tête y pense.
Le problème, c’est que ce conditionnement reste actif, même après une longue pause de 15, 20 ou 30 ans.
Tu remontes sur le tatami en croyant repartir de zéro, mais ton système nerveux a gardé en mémoire ce vieux logiciel : projection engagée = je bloque.
Cette mémoire se déclenche en quelques millisecondes, bien avant ta réflexion.
S’ajoute à ça l’orgueil, qu’on le veuille ou non. Porter sa bleue ou sa marron au club et se faire projeter par une verte plus jeune, ça pique. Le réflexe de blocage est aussi un réflexe d’ego, et la peur de chuter en randori a la même racine que la peur de chuter à l’entraînement.
Ce qui se passe mécaniquement quand tu bloques
Quand tu résistes à une projection bien engagée, ton corps encaisse l’énergie de plein fouet au lieu de la disperser dans une chute propre.
Tori a posé son kuzushi (déséquilibre), construit son tsukuri (placement), et il termine sa projection avec son poids et son élan.
Au moment où tu te raidis, tu ajoutes ta tension à la sienne. L’énergie doit bien aller quelque part, et elle finit dans la zone que tu as bloquée.
Le Dr Philippe Loriaut, chirurgien orthopédiste qui traite les judokas, l’explique très bien dans cet article : une mauvaise technique de chute est la cause la plus fréquente des traumatismes du judo. Le mécanisme est presque toujours le même : le judoka qui s’apprête à tomber tend un bras pour faire pivot et éviter le dos.
Résultat, l’épaule devient l’articulation la plus touchée au judo, devant le genou et le coude.
Concrètement, les blessures classiques du blocage sont :
- Disjonction acromio-claviculaire (l’épaule qui « saute ») sur réception bras tendu
- Luxation gléno-humérale sur chute mal contrôlée
- Hyper-extension du coude quand le bras part en pivot pour empêcher la chute
- Rupture du ligament croisé antérieur sur projection arrière, pied planté au sol
Et dans tous les cas, la chute finit par arriver quand même, juste plus moche. (Les règles techniques pour amortir proprement)
Le calcul que personne ne fait
En randori club, tu « sauves » un ippon en bloquant.
Cet ippon ne compte pas, personne ne le note, il n’y a ni podium ni classement.
Sa seule valeur, c’est une satisfaction d’ego de quelques secondes. Voilà ce que tu gagnes. Maintenant le coût potentiel.
À l’écrit comme ça, ça paraît évident. Sur le tatami, au moment où tu sens la projection venir, beaucoup moins.
La nuance importante : accepter ≠ se coucher
Un point à clarifier. Accepter la chute, ce n’est pas se coucher au premier kumi-kata venu.
Le judo reste un sport d’opposition, où tu te défends, où tu te déplaces, où tu casses les déséquilibres. Tomber dès qu’on te touche, c’est insultant pour tori qui n’apprend rien d’un partenaire qui s’allonge.
Ce qu’il faut savoir reconnaître, c’est le point de non-retour. Tant que tu peux esquiver, casser le déséquilibre, sortir d’une saisie, tu fais ton travail de uke actif.
Mais quand tori a posé son kuzushi, qu’il est entré, que ton centre de gravité est passé au-dessus de son point d’appui, c’est plié.
La projection aura lieu.
À cet instant précis, le choix n’est plus « tomber ou pas tomber ». Le choix, c’est tomber proprement ou tomber moche.
Avec l’expérience, ce point devient plus lisible. Au début, tu vas te tromper dans les deux sens : parfois te coucher trop tôt, parfois bloquer trop tard et c’est normal.
Le réglage se fait après de nombreux randoris.

Le cadeau au partenaire
Il y a un autre aspect que tu comprends mieux quand tu pratiques en club avec des adultes. Un bon partenaire de randori, ce n’est pas seulement quelqu’un qui attaque bien.
C’est aussi, et peut-être surtout, quelqu’un qui sait chuter.
Imagine la scène inverse. Tu attaques un partenaire dont tu sens qu’il a peur de la chute.
Tu retiens tes projections, tu n’engages plus à fond, tu hésites parce que tu vois bien qu’il va bloquer et tu ne veux pas lui faire mal. Ton randori devient mou, tu ne travailles pas vraiment tes techniques, et lui reste dans sa zone de tension.
Personne ne progresse.
À l’inverse, un partenaire qui sait accepter et chuter proprement, c’est un cadeau.
Tu peux entrer à fond, tester des trucs, ajuster ton timing. Et lui, en chutant, travaille ses ukemi en situation réelle. Les deux progressent.
C’est ça, l’esprit du randori comme Kano l’avait imaginé :
« Un échange où chacun permet à l’autre de devenir meilleur. »
À 40+, dans un club où tu vas croiser les mêmes partenaires pendant des années, c’est ce qui fait la différence entre un dojo où tout le monde s’entraîne sérieusement et un dojo où tout le monde se ménage à moitié.
Changer de logiciel, c’est ce qui te permet de durer
Reprogrammer ce réflexe prend du temps. Ça ne se règle pas en un cours, ni en un mois.
C’est un travail de fond qui se fait randori après randori, en acceptant de prendre quelques projections « gratuites » au début pour reconstruire la confiance dans tes ukemi et la lecture du point de non-retour.
Mais c’est ce travail qui te permettra de pratiquer encore dans dix ans, plutôt que de t’arrêter à la première grosse blessure. À notre âge, le judo n’est plus une affaire de points, c’est une affaire de durée. Et la durée, ça se construit en protégeant ses articulations, en respectant ses partenaires, et en acceptant que la chute fait partie du jeu.

Judoka formé dans les années 90 au Judo Club Arlésien, j’ai repris le judo à 43 ans après 27 ans d’arrêt.
Aujourd’hui ceinture bleue, je m’entraîne régulièrement avec un objectif clair : la ceinture noire avant 50 ans.
Je ne suis ni sensei ni coach, juste un reprenant qui partage ce qu’il apprend en chemin.
RestartJudo, c’est tout ce que j’aurais aimé trouver quand j’ai remis les pieds sur le tatami.
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